Il n’est jamais trop tard

Guillaume pose ses lunettes, son stylo, et conclut :

— Si nous voulons préparer nos enfants à relever les défis d’aujourd’hui et de demain, nous devons apprendre à nos tout petits à trouver les outils dont ils auront besoin. Leur transmettre nos savoirs n’est désormais plus suffisant.

Il lève la tête et croise des regards remplis d’émotion. À quarante-neuf ans, il vient de décrocher son diplôme d’instituteur.

Son monde s’est écroulé cinq ans plus tôt, quand le conseil d’administration du Supermarché pour lequel il travaillait a annoncé un vaste plan de restructuration. Le point de vente que Guillaume dirigeait fermerait. Il était l’un des deux mille employés dont le job disparaissait : pas équipé pour relever les défis du futur. Dehors !

Du haut de ses quarante-quatre ans et de sa longue expérience dans la grande distribution, il n’a pas paniqué tout de suite : il retrouverait rapidement du boulot. Des dizaines de candidatures, trente-cinq réponses, vingt-huit refus, sept entretiens. Tous négatifs. L’ensemble du secteur souffrait, l’automatisation, la concurrence de l’e-commerce. Trop qualifié, ou pas assez. Exigences salariales supérieures à la moyenne. Ce n’est pas eux qui devaient financer les études des enfants ni rembourser le prêt hypothécaire.

Le Forem* n’a pas tardé à le harceler : « Comment ? Avec votre bagage, aucune porte ne s’ouvre à vous ? Je crois que vous ne montrez pas assez à vos futurs patrons que vous le voulez, ce travail ! » On lui a « proposé » des cours d’informatique et de néerlandais. Pour renforcer ses compétences sur le marché de l’emploi.

Il avait trouvé le remède pour neutraliser son broyeur d’idées noires. Souvent, il enfilait ses bottines, sa parka, sifflait son chien, et marchait pendant de longues heures dans les bois, par tous les temps. La forêt l’aidait à ne pas perdre pied.

Thomas, son fils, lui a porté le coup de grâce quand, à la veille des partiels de janvier, il a annoncé, fier comme Artaban, qu’il avait décidé d’arrêter ses études d’économie politique.

Guillaume a vu rouge, la maison a tremblé de la cave au grenier quand il a hurlé :

— Que vas-tu devenir, sans diplôme ? Tu sais ce que coûte une année d’université ? Tu crois qu’on a les moyens de taper dix mille euros à la poubelle ?

— C’est plutôt en continuant à végéter et écouter leurs cours à la con que je me dirige droit dans le mur ! Te rends-tu compte qu’ils nous apprennent les grands principes du libéralisme ? À réciter par cœur à l’examen ! Alors que tout s’est déjà effondré. Vous n’avez rien compris. Les politiciens, les enseignants, les parents. Tous largués !

La voix de Thomas s’est cassée quand il a ajouté :

— Papa, regarde-toi, s’il te plait. Tes boss ont sacrifié mille neuf cents emplois sur l’autel de la digitalisation. Tu en as pourtant réussi, toi, de brillantes études ! Pour te faire jeter à quarante-quatre ans ! Pas le profil pour t’adapter aux métiers de demain ? Viré ! Et tu voudrais que je marche dans tes pas, comme un petit mouton bien docile ?

Emporté dans son élan, il a poursuivi :

— Tu as passé presque vingt ans à ânonner des choses inutiles. Pose-toi deux questions : quel pourcentage as-tu retenu de ce tout ce qu’on t’a enseigné à l’école ? De quelle partie de tout ce que tu as appris t’es-tu servi dans la vie quotidienne et dans ton métier ?

— Tu oublies que j’ai repris des cours !

— Oui, informatique et néerlandais, foutaises ! Tu m’as tellement reproché de m’enfermer dans ma chambre, tu imagines que je passais mon temps sur ma console ? Penses-tu que c’est grâce à l’école que je suis devenu un pro de l’ordinateur, aussi bien pour créer un jeu vidéo qu’un site web ? Connais-tu la signification des termes fake news ou pishing ? Si tu ne sais pas ça, t’es mort, papa ! Apprends l’anglais, c’est la langue de l’internet. Ou alors, le mandarin. Au moins, tu anticiperas le nouvel ordre mondial. Pas le néerlandais !

Hélène, de sa voix douce et caressante, a tenté d’apaiser le débat :

— Toi, Guillaume, aujourd’hui, qu’as-tu envie d’être ? Ne réponds pas tout de suite, laisse parler ton cœur et tes tripes.

Et s’ils avaient raison, tous les deux ?

— J’ai toujours rêvé d’être instituteur, enseigner les bases aux bambins, ça m’aurait tellement plu ! Oublions ça, j’ai dépassé l’âge de m’asseoir sur des bancs d’école.

— C’est merveilleux ! Mon mari va entamer des études pour devenir instituteur ! On trinque ?

— Quelle inconscience, Hélène ! Quatre années encore à nous serrer la ceinture avec mon chômage ?

— Je travaillerai à temps plein. Et puis, les enfants gagneront bien un peu de sous pour assurer une partie de leurs dépenses, non ?

Quand il s’est retrouvé dans le hall pour s’inscrire en première année, il a failli tourner les talons. À quoi rimait tout cela ? Partager la vie de ces jeunes de dix-huit ans… il n’y arriverait jamais !

***

Il y est arrivé.

Quatre ans, c’est à la fois peu et beaucoup. L’assemblée l’applaudit chaleureusement. Il a osé présenter un travail de fin d’études qui démontre l’urgence d’organiser autrement l’enseignement. Il leur a mené la vie dure, à ses profs, avec ses questionnements, ses remises en cause, et ses souhaits de partir en stage uniquement dans des classes qui appliquent des pédagogies alternatives.

— Jamais, je n’aurais pu imaginer m’engager sur un chemin aussi fabuleux. Merci à vous, mes jeunes amis, qui m’avez dérouillé le cerveau. J’étais un illettré informatique, vous m’avez transformé en développeur de sites web, administrateur de blogs, spécialiste de Word et Excel, et j’en passe. Si je peux vous donner un dernier conseil de « vieux » : n’arrêtez jamais d’apprendre, d’acquérir de nouvelles compétences. C’est le seul moyen de rester dans le coup, même quand tout change trop vite.

Une mention toute particulière à Hélène et Thomas, sans qui cette aventure n’aurait jamais vu le jour. Vous m’avez supporté en toutes circonstances. Merci.

— Champagne !

* Forem = l’équivalent belge de Pôle Emploi.

Pour marque-pages : Permaliens.

9 réponses à Il n’est jamais trop tard

  1. Ping :Fermeture - Mon petit laboratoire d'écriture

  2. Maya dit :

    Bravo !!!
    Très beau témoignage du « jamais baisser les bras », et très bien écrit avec talent .
    Je confirme qu’il n’est jamais trop tard : sans formation, j’ai repris à 46 ans des études d’Infirmière, et eu le diplôme à 49 ans.
    Ma fierté 🙂
    Osez, osons !

    • Béa dit :

      Bonsoir, Maya,

      Merci pour ce petit mot. Notre monde demande de plus en plus de flexibilité, bravo pour votre reconversion !

      Je vous souhaite une très belle soirée.

      Béatrice

  3. veloupoulé radjah dit :

    c’est un sujet très interessant, que j’estime fondamental pour l’amélioration de la société, la formation tout au long de la vie, bien écrit et qui donne envie de lire. Merci pour le partage.

  4. Eric Raissac dit :

    Très bien écrit, sujet d’actualité, vivant, dynamique et positif;
    Petit commentaire, j’aurais aimé une fin plus étoffée, comme sa première journée d’enseignement et ses impressions.

    • Béa dit :

      Bonsoir, Eric,

      Merci pour votre commentaire, et la suggestion pour une autre fin.

      En fait, cette nouvelle répond à une consigne, avec la contrainte de se limiter à 6000 caractères, espaces compris.

      En réalité, elle pourrait faire partie d’un récit plus long. Peut-être un jour ?

      Je vous souhaite une très belle soirée.

      Béatrice.

  5. MONCEY Nadine dit :

    Bonjour Béatrice,
    Ecriture très efficace : rien de trop et rien ne manque. Bravo pour ce choix de sujet et cet enthousiasme qui démontre que l’acharnement apporte des résultats. J’ai été littéralement emportée avec cet élan que ton récit inspire.
    Belle journée à toi,
    Nadine

  6. Béa dit :

    Merci, Nadine, d’être passée sur le blog. Je me suis beaucoup amusée avec ce texte…

    Il me reste une nouvelle à écrire, puis je passerai au module « animation d’ateliers »… une autre aventure…

    Au plaisir de te lire.

    Béatrice

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