La fillette d’Entre-les-mondes

Essoufflée, je ralentis le pas, et ma course devient flânerie. La sérénité de ce bois a toujours accompagné l’arc-en-ciel de mes états d’âme. Ici, je guette le chant militaire du pinson, ou le joyeux trille de la grive musicienne. Plus loin, des sangliers émergent d’un épais fourré. Dans les herbes hautes et fleuries de la clairière, quelques chevreuils détalent. 

Adossée à un tronc, une jeune femme lit. Sur le sol, un scintillement attire mon regard. Tout à coup, les arbres frissonnent de manière inquiétante. Je ramasse et enfile un magnifique rubis monté sur un anneau d’or fin. Le paysage change, englouti dans un épais brouillard. Je sens mon corps transporté ailleurs, dans un espace flou qui ressemble à une forêt. Tout baigne dans la chaude lumière verte d’un matin perpétuel. Pas un battement d’aile, aucune feuille ne bouge. J’entends à peine les arbres pousser.

***

Une fillette d’environ sept ans vient vers moi. De longs cheveux couleur de blé auréolent son visage de princesse au regard azur.


« Tu m’as apporté la bague! se réjouit-elle.


Interloquée, je l’interroge : 


— Elle t’appartient?


— Non, je l’ai trouvée par terre, en cherchant des glands, me répond-elle. Je l’ai à peine frôlée et pfft… une force invisible m’a amenée ici.


— Où sommes-nous? Je ne reconnais rien.


— Tu comprendras bientôt : la bague détient le pouvoir de téléporter tous ceux qui la touchent dans le bois Entre-les-Mondes. Regarde! »


Sa main indique une direction, et à travers le feuillage, je devine une vaste étendue, où flotte une brume légère imprégnée de soleil. La fillette m’affirme que, par là, on accède par des mares à des milliers d’autres mares, à des milliers d’autres mondes. 


Elle s’installe dans l’herbe, et m’explique que toutes les mares se ressemblent. Elle n’a pas encore découvert celle qui la ramènerait à la maison.



« Au début, je posais prudemment mon pied, au hasard, raconte-t-elle. C’était très bizarre. L’eau de ces mares n’a rien à voir avec des flaques ordinaires. Elle ne mouille pas, et ne dégage pas de mauvaise odeur. » 

Un jour, attirée par un léger bruit de rafale, elle se laissa avaler par des terres mouvantes. Elle rencontra un photographe qui ne cessait de mitrailler avec son appareil. Il stoppa net quand la fillette pénétra dans son champ de vision :


« Enfin un modèle! Installe-toi là, et prends la pose.


— Je n’ai pas le temps, répondit-elle, je cherche ma maman. Pourquoi ne t’arrêtes-tu jamais? Il n’y a pas grand-chose à voir, ici…


— Observe bien ces images. Chaque heure, chaque jour, apporte un éclairage différent. Seuls les artistes peuvent capter tous ces détails.» 


La petite fille se promit d’être plus attentive, à l’avenir.


La mélodie d’une berceuse la guida vers la mare suivante, chez une musicienne. Elle avait tapissé de notes les murs de sa maison et collé un peu partout des centaines de partitions. Elle baissa son archet quand elle sentit une présence :


« Tu viens assister à mon concert? Personne ne s’est déplacé pour moi depuis tellement longtemps!


— Tu joues si bien!


— Je ne suis pas une virtuose, ma princesse, c’est mon violon qui transforme ma musique en bonheur. Un luthier a choisi et façonné avec amour quelques planches d’épicéa rouge. Tu veux le toucher? »


La petite fille ne sut pas si c’était la rareté du bois ou l’amour du luthier qui rendait cet instrument aussi doux sous sa main.

Un parfum de lavande émanait de la troisième mare. De l’encens. Elle aperçut un homme debout, immobile. La fillette s’approcha, et vit qu’il se tenait à l’envers, posé sur la tête, les pieds à la verticale.


Elle toussota. Les jambes retombèrent lentement vers le sol, le yogi déroula chaque vertèbre une à une. Un sourire éclairait son visage d’une paix mystique.


« Si tu restes trop longtemps sur le crâne, dit-elle, tout ton sang va descendre dans ton cerveau, il va éclater.


— Pas du tout, ma jolie. Cette posture — Sirsasana — active la circulation et permet au cerveau de recevoir assez d’oxygène. »


La petite fille se demanda si se poser sur la tête l’aiderait à améliorer ses notes à l’école.


Elle arriva alors dans un jardin grand comme un terrain de football. Vêtu d’un tablier vert et de bottes de caoutchouc, un géant barbu la guida dans son univers.


« Ça sent bon! se réjouit la gamine.


— Elles sont délicieuses, mes fraises ! Goûte! Par ici, respire le basilic, le thym, la sauge et la ciboulette. Magique pour préparer les salades, carottes, navets, tomates, et bien d’autres encore. À condition que ces fichus oiseaux ne dévorent pas tous mes semis. Peux-tu m’aider à tendre un filet? Tout seul, je n’y arrive pas.


— Qui mangera tes bons légumes?


— Tu as deviné mon drame : je travaille d’arrache-pied du printemps à l’automne, puis je jette tout parce que personne ne m’a rien acheté ».



La petite fille décida de cultiver un grand potager, pour déguster des légumes frais chaque jour.

***

Tout à coup, elle change de sujet :


« Ils m’ont tous dit qu’ils avaient effleuré la bague, puis qu’ils s’étaient perdus, au milieu de toutes ces mares qui donnent sur des milliers de mondes. 


— Pourquoi n’as-tu pas été piégée, comme eux?


— Parce que je n’ai visité aucune mare libre. Mais toi, tu l’as gardée à ton doigt, la bague.


— Ça change quoi?


— Viens avec moi, je te présenterai le photographe, la musicienne, le yogi, le jardinier et tous les autres. Toucher l’anneau les ramènera peut-être chez eux.


— Je vais donc sauver tes nouveaux amis, puis je resterai ici, toute seule, jusqu’à la fin de mes jours!



— Quand nous les aurons tous libérés, je te tiendrai très fort la main, et nous repartirons ensemble. »

***

La nuit va bientôt tomber. La jeune femme au bouquin tend les bras vers la petite fille. Autour d’elles, la conversation s’éternise : la violoniste fera salle comble pour son prochain concert, le jardinier posera un épouvantail, le photographe prépare une exposition. 



Chacun s’en retourne à ses préoccupations. Si j’ai rêvé, que fait donc cette carotte dans ma poche?

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6 réponses à La fillette d’Entre-les-mondes

  1. Sabrina P. dit :

    Bonjour Béatrice, et merci pour cette jolie lecture matinale aux airs de Petit Prince. Quelques moments qui frôlent la philosophie, et l’on a envie de découvrir nous aussi ces mares et ces mondes ! L’idée de mettre des photos dans le conte est sympathique. J’ai simplement éprouvé une légère difficulté à suivre qui est le narrateur sur la fin, ce qui n’entache en rien le plaisir du récit ! Belle journée à toi ! Sabrina.

    • Béa dit :

      Bonsoir, Sabrina,

      Merci d’être passée me voir ici :-).

      Je vais encore réfléchir à la clarté de la fin. J’ai déjà amélioré un peu, mais apparemment, ce n’est pas suffisant.

      Je te souhaite une très belle soirée.

      Béatrice.

  2. Pascale dit :

    Effectivement un air de St Exupery …
    continue, c’est beau et doux …

  3. Anne-Marie Bougret dit :

    Bonjour Béa ! Merci pour ce beau texte poétique !
    Belle journée de printemps !
    Bisous 😘

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